François Maspero a fait irruption trois fois ans ma vie.
La première, en tant qu'éditeur. Les livres de Maspero étaient plein de promesses révolutionnaires. En les lisant j'espérais découvrir la face cachée de l'histoire des idées.
Je me souviens d'avoir découvert "Aden Arabie" de Paul Nizan. Comme l'auteur, j'avais vingt ans et comme lui j'étais loin de penser que c'est le plus bel âge de la vie.
A trente ans, j'ai découvert Maspero l'auteur à travers un livre enchanteur : "Les passagers du Roissy express". Il m'avait été conseillé par la bibliothécaire de Pantin alors que j'étais venue travailler en banlieue. Depuis, je vis en immersion de l'autre côté du périphérique et comme Maspero, quand il prenait le RER B comme s'il partait en Chine, chaque jour, je voyage....
A 48 ans, troisième rencontre avec François Maspero pour un ouvrage très personnel, "Des saisons au bord de la mer". Cette fois, je découvre les brisures cachées de l'auteur : la perte de ses parents, déportés, de son frère, fusillé, de sa fille dont il ne dit pas (et on le regrette) de quoi elle est morte.
Les bords de mer dont il est question dans ce livre racontent d'abord les mondes de ceux qui les habitaient et qui ne sont plus... Dans la description méticuleuse que Maspero livre de ces paysages, il évoque surtout le passage du temps qui nous dérobe ceux qu'on aime, inexorablement.
Prévert disait qu'on reconnaît le bonheur au bruit qu'il fait en partant, c'est l'histoire de ce bonheur qui s'effrite que raconte Maspero vieillissant, dans une ultime tentative de nous faire connaître ceux qui ont été et qui ne sont plus, ce qui a été et qui n'est plus.
"Longtemps, ce passé n'a vécu en lui que pour féconder l'instant présent et nourrir l'avenir. Maintenant, avec l'âge, il comprend que cet équilibre qui enrichissait sa vie est en train de se rompre. L'avenir raccourcit d'année en année, et chaque année le passé s'alourdit davantage en occupant la place laissée vacante."
(...)
"Et puis, c'est une chose que de garder en lui tant de souvenirs si vivants, et c'en est une autre que de tenter de les attraper au passage, de les apprivoiser, de les prendre au piège des mots, de les dire et de les écrire. les souvenirs défilent en toute liberté, ils volent, ils flottent aussi précis qu'immatériels, ils apparaissent et disparaissent à leur gré, ils sont, comme on dit, libres comme l'air. Apparemment presque palpables, en réalité insaisissables."
François Maspero, "Des saisons au bord de la mer", Seuil, mars 2009.
Belle Ile, été 2008, maison de Sarah Bernhardt.
(Photo L.D.)

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